Rene Villemure

Texte rédigé par René Villemure, éthicien, et tiré du Bulletin Réflexif

Rien n’échappe au sens, surtout pas les mots. Parfois les mots changent de sens, ce changement n’est jamais sans effet. Tentons ici de le démontrer à l’aide du terme « Professionnel ».

On appelait autrefois « Professionnel », avec un grand « P », la personne qui exerçait une profession libérale. Notaires, avocats, comptables, pharmaciens et médecins avaient été formés dans les meilleures écoles sur un ensemble de sujets appelés alors « humanités » en plus de la discipline dans laquelle ils se spécialisaient. Un « Professionnel », par exemple un médecin, devait connaître les remèdes, certes; mais cette connaissance des remèdes lui était insuffisante sans son art, sans son jugement. Pour soigner, au-delà de connaître les remèdes, le médecin devait connaître la santé et l'idée de la santé. Le « Professionnel » était avant tout une personne réflexive. Une certaine noblesse était d’ailleurs associée au Professionnel; celui-ci était « engagé », sa formation en « humanités » lui offrait une vue d’ensemble qui le situait au-dessus de la mêlée. Le Professionnel faisait partie de l’élite, les citoyens lui faisaient spontanément confiance. L’État aussi lui faisait confiance en lui octroyant le pouvoir de signer certains documents administratifs officiels comme les demandes de passeport et plus important encore... des déclarations de naissance ou des certificats de décès.

Au fil des années, le terme « Professionnel », qui était un nom, est devenu un qualificatif. Un tel passage n’est pas sans effets délétères : de manière prévisible, en passant du nom au qualificatif, on a aussi contribué à vider de sa substance initiale le concept premier de « Professionnel ».

À titre d’exemple, on dit maintenant qu’un arroseur est un professionnel de l’arrosage puisqu’il exerce cette activité à titre principal, ainsi devenue « profession »; on dit aussi d’un mécanicien qu’il est un professionnel parce qu’il « travaille bien ». Le « professionnel », celui avec un petit « p », désigne aujourd’hui autant un métier (l’arroseur) qu’une compétence (le mécanicien).

En associant le terme « professionnel » à une compétence plutôt qu’à un savoir, on a fait glisser sémantiquement le « Professionnel » qui maîtrisait un savoir vers le « professionnel » qui applique une recette.

S’en est suivie la naissance des nombreuses « normes [de compétence] professionnelles » auxquelles le professionnel doit maintenant se conformer. En quelques années, nous sommes donc passés de la maîtrise d’un savoir à la conformité à une norme générale et préétablie. Le danger dans ce glissement est celui du risque d’absence de réflexion lors de l’application de la norme. La présence d’une norme ne dispense pas le professionnel de penser, même si celui-ci évolue maintenant à l’intérieur d’un cadre serré, balisé, et doit dorénavant se conformer à des normes pratiquement devenues le seul étalon de mesure de son travail.

Pourquoi raconter cette petite histoire, demanderez-vous? Simplement parce qu’il importe de savoir que le glissement du grand « P » au petit « p » n’est pas sans conséquences.

En changeant de contenu, l’acte professionnel est passé d’une responsabilité personnelle à une obligation de moyens, diluant directement le concept de responsabilité ou l’investissement personnel du professionnel. « J’ai suivi les règles, ce n’est pas de ma faute », entend-t-on souvent; ces affirmations ne sont pourtant que de pauvres justificatifs. On admet les faits en rejetant la responsabilité ou la faute.

La conséquence est tragique et inévitable : en diluant l’engagement personnel des professionnels on dilue aussi la confiance spontanée qui était l’apanage des Professionnels d’alors. Faisant moins confiance on exige alors la transparence, ce succédané sans saveur de la confiance, qui vise à pallier à l’abandon de l’art du Professionnel par la valorisation des qualités du professionnel.

En passant de Maître du savoir à maître de la conformité, et même s’il peut encore signer des demandes de passeports, des déclarations de naissance ou des certificats de décès, lointain est le temps où le professionnel était un « noble »...